Face Nord de la Grande Casse

Face Nord de la Grande Casse

Quelle belle façon d’atteindre le point culminant de la Savoie que de remonter sa mythique Face Nord. C’est une large pente de 700m de dénivelé, dont l’inclinaison est comprise entre 40° à sa base et 50° sur le haut et qui débouche non loin du sommet et ses 3855m ; ce dernier s’atteint ensuite facilement en longeant l’arête W.

C’est un projet que l’on avait depuis plus d’un an avec Pilou, mon fidèle compagnon de pente raide. On aurait dû y aller l’année dernière mais… Le confinement en a voulu autrement. Comme c’est un itinéraire qui est en condition généralement assez tard en saison (il est préférable d’attendre avril / mai, plus tôt la partie supérieure est souvent en glace vive) nous n’avons pas envisagé cette course avant. Et maintenant que les conditions sont réunies (bonne quantité de neige, manteau neigeux stabilisé, température assez froide), nous revoila en confinement ! Ah non, pas deux fois ! Bon, tant pis, on y va quand même !


Départ 16h45 pétante d’Annecy (pour Pilou ça veut dire 17h), tout juste après la journée de boulot. Arrivée à Pralognan sans encombre et départ pour le Refuge du Col de la Vanoise a 19h20. Nous montons d’un bon rythme sur les pistes de skis enneigées artificiellement. Heureusement pour nous que les canons à neige ont tournés cette année, les à-côtés sont bien secs. Nous profitons de cette route blanche depuis la station (1420m) jusqu’en haut des remontées, à 2000m. Ensuite, il reste assez de neige naturelle pour continuer l’ascension sans complication. Le jour se couche, la lumière du soleil laisse place à celle d’un croissant de lune, tout juste suffisant pour nous permettre d’avancer sans frontale. Nous traversons le Lac des Vaches et son célèbre gué, caché sous la neige.


Alors que nous approchons du refuge, un vent glacial se lève et nous frigorifie. Nous accélérons l’allure et devons allumer nos frontales car la lune est désormais cachée par une montagne. On espère silencieusement que le poêle du refuge a été allumé et qu’on pourra se réchauffer rapidement en arrivant. Nous avions vu plus tôt un groupe de 4 monter au loin, on compte sur eux ! Je commence à ne plus sentir mes doigts avec mes petits gants, les gros gants sont au fond du sac et je n’ai pas la motivation de sortir toutes les affaires pour les prendre. 22h, après 2h40 de montée pour avaler les 1100m D+ et 7.5km, le refuge est enfin en vue ! Et contrairement a ce que je pensais, le refuge d’hiver se trouve dans le nouveau refuge, tout neuf ; parfait ! Car oui, étant donné les mesures covid, les refuges ne sont globalement plus gardés.

Quelle bonne surprise de découvrir en entrant qu’il fait chaud à l’intérieur, la salle hors sac est bien peuplée, une vingtaine de personnes mangent et jouent aux cartes ; il fait très chaud ! A l’étage, les dortoirs sont grand luxe, des grands lits, des couettes et même des oreillers. On va être bien !

On ne perd pas de temps, on déballe nos affaires et on prépare le repas – pate, sauce tomate, parmesan et un saucisson en apéro. Enfin, sans parmesan, car il est resté au frigo… On se rend compte que le groupe de 4 jeunes derrière nous a le même objectif, nous décidons de faire un départ groupé. La météo est annoncée comme mitigée sur le WE ; samedi le temps devrait être dégagé le matin, mais des nuages se formeront rapidement en après-midi. Nous tablons ainsi sur un levé 5h30 pour partir à 6h30, ce qui laissera le temps d’engloutir un copieux petit déjeuner !


Le réveil sonne à l’heure prévue, je me lève sans rechigner ; la nuit fut courte, 5h environ dont 3h de sommeil effectif (je ne dors jamais bien en refuge). Nous sommes les premiers levés ; vers 6h10 nous apercevons les premières lueurs du jour par les fenêtres, nous n’aurons pas besoin de la frontale. A 6h30, nous sommes prêts et sortons affronter le froid matinal. La nuit a été claire, le thermomètre est bien en dessous du 0°C. Pour rejoindre le pied de la face Nord, nous devons remonter le glacier de la Grande Casse, un long plateau sans difficulté, qui nous permet d’atteindre le col du même nom, duquel nous pouvons directement rejoindre la face.


Le soleil se lève et pare les glaciers de la Vanoise d’une belle robe orangée ; les rochers s’illuminent les uns après les autres autour de nous, quel spectacle ! Nous restons cependant à l’ombre jusqu’au col, la Grande Casse nous cachant du soleil. Nous atteignons le col (3100m) vers 8h, le soleil est déjà haut dans le ciel et nous réchauffe instantanément. Nous voyons pour la première fois la Face Nord, imposante, qui se dresse sur notre droite.


Une traversée sous un éperons rocheux nous mène au pied de la face dans des pentes à 40° et nous commençons l’ascension, les skis sur le dos. Au-dessus de nous, légèrement sur la gauche, des énormes séracs sont suspendus au-dessus du vide. Quelle ambiance ! Nous sommes heureusement suffisamment décalés pour ne pas risquer de finir écraser. La neige est plus ou moins portante, mais à 6 nous avançons d’un assez bon rythme. C’est une chance de partager cette montée avec 4 comparses imprévus. Nous relayons régulièrement le premier, qui fait la trace, un travail épuisant. La pente se raidifie petit à petit. Arrivé aux 2/3 de la face, nous avons le choix entre la Petite Face Nord, qui ne débouche pas au sommet, et la Face Nord centrale, qui débouche elle non loin du sommet. Comme prévu, nous bifurquons à gauche, au-dessus des séracs, pour nous engager dans la Face Nord centrale, plus engagée et complexe mais plus directe.


Alors qu’on était dans les temps et que le sommet semblait à portée, c’est à ce moment que nous avons commencé à douter. L’ascension, dans une pente frôlant les 50° est rapidement devenue de plus en plus pénible, nous nous enfonçons largement dans une neige inconsistante. Si le premier doit faire un effort considérable et créer une véritable tranchée dans la neige pour avancer, ce n’est pas de tout repos pour autant pour les suivants qui doivent trouver des appuis dans une neige en « gros sel », sans aucune cohésion. D’autant plus qu’à plus de 3500m, les effets de l’altitude se font sentir. Alors que nous montions au rythme d’environ 300m/h jusqu’à présent (ce qui est assez standard dans ce type de configuration), nous avons mis 1h pour gravir les 80 derniers mètres. Il reste encore 175m pour déboucher, la suite ne montre visuellement pas d’amélioration, aussi il nous faudrait plus de 2h pour rejoindre l’arête. En ajoutant le temps de monter au sommet et d’en redescendre, nous serions complètement hors de notre créneau météo. Nous avons prévu d’être sortis des difficultés avant 13h, afin d’éviter de nous retrouver dans le brouillard annoncé. Il est déjà 11h, il faut se rendre à l’évidence, nous n’y arriverons pas à temps. Qui plus est, le groupe commence à fatiguer et nous avons froid, malgré le soleil, la température ressentie descend jusqu’à -20°C.

Finalement, l’élément déclencheur qui nous a fait renoncer a été l’aspect de la neige : des plaques de neige dure par-dessus une couche de gros sel sans cohésion, ça n’inspire pas confiance ; d’autant plus que cela fait écho au BERA prévoyant de potentielles rupture de plaque sur couche fragile dans les pentes peu exposées au soleil – cad NE à NW.


Nous stoppons ainsi notre progression à 3600m, 175m sous la sortie de la face et 250m sous le sommet. Nous n’étions pas loin, quel dommage ! Mais comme on dit, il faut plus de courage pour renoncer plutôt que de s’entêter. Nous troquons nos crampons pour nos skis ; les manipulations sont précises et attentive, la moindre inattention et c’est un ski, un sac ou même un bonhomme qui chute dans la pente à 50°.

Viens le moment de se lancer ; le premier virage est toujours impressionnant quand on est en plein dans le raide ; la neige est très agréable à skier, aussi les virages suivants suivent sans problème. Quelle ambiance ! La descente se fait face au Mont Blanc et à nombre de sommets majestueux, la face est large et le bas est encore loin. Nous faisons plusieurs pauses pour laisser le temps à nos muscles de récupérer. Finalement, malgré la couche fragile identifiée, le manteau neigeux semble bien stabilisé. Enfin, pas de regret pour autant ! Un peu plus bas, la pente devient moins raide (45° puis 40°), nous pouvons lâcher les chevaux et nous traçons dans une neige légère et profonde. Ce n’est surement pas tous les jours que les conditions sont aussi propices au ski à cet endroit, nous savourons notre chance. Cela nous fait même oublier que nous ne sommes pas parvenus au sommet. Arrivé en bas de la face, nous nous extasions tous de cette descente d’exception et manquons presque d’en tomber dans la rimaye (bon j’exagère un peu elle était toute petite). Nous sommes sortis des difficultés, nous laissons la pression retombée. La suite est débonnaire et les nuages ne sont toujours pas de la partie, le créneau météo est finalement assez généreux.


Nous repeautons pour traverser en sens inverse le col de la Grande Casse et skions sur une neige qui devient rapidement médiocre, jusqu’au refuge. Bon ça va, on en avait déjà bien profité ! Arrivée 13h, on va avoir le temps de profiter du luxe du refuge ! Nous passerons l’après midi à discuter avec nos nouveaux amis rencontrés la veille et boire les quelques bières qu’on avait eu le courage de monter. Contrairement à ce qui était annoncé le ciel bleu s’est maintenu une bonne partie de l’après-midi ; mais après la courte nuit et l’effort du matin, personne n’est partant pour une autre sortie ! Finalement, il se met à neiger en début de soirée. Si la météo indiquait « quelques floconnade sont à prévoir », c’est plutôt plus de 10cm de neige fraiche qui est tombée ! Ça s’annonce bien pour demain.

En parlant de demain ; notre projet initial était de skier la face SW de la Pointe Matthew, sommet juxtaposé à la Grande Casse et à peine moins haut (3783m). La face SW est dans un niveau de difficulté similaire à la face nord de la Grande Casse : 700m à 45° puis 100m à 50°. Cependant, nous doutons de la qualité de la neige (transformation à cause du soleil, donc risque de skier de la croute dure) et remonter la pente risque de prendre un bon bout de temps ; or le créneau météo est très restreint le dimanche, plutôt nuageux le matin et très nuageux dès 12h. Certes les prévisions se sont bien plantées sur samedi, mais on va quand même partir sur le fait qu’il faut être sorti des difficultés à 12h. La Grande Casse c’est quand même un sommet symbolique ; on aimerait bien fouler son sommet après le but du jour (En argot montagnard, on utilise la métaphore footballistique « prendre un but » lorsque l’on fait demi-tour avant la fin de la course) ; nous décidons finalement d’y monter par la voie normale, bien plus facile (300m à 40°, le reste peu pentu), puis de tenter, si les conditions le permettent, la descente par la face Nord.


Fort de cette décision, nous préparons le repas du soir, pate – pesto – parmesan – mais sans parmesan – et saucisson pour changer d’hier soir. 21h, tout le monde au lit. Avec la fatigue du jour, je dors plutôt bien, et suis assez en forme lorsque le réveil sonne à 5h. S’en suit la routine habituelle, aller chercher de la neige pour la faire fondre, préparer le thé, manger le petit déjeuner, finaliser son sac, enfiler ses chaussures et ses affaires.

Départ un poil en retard, le temps est bien plus maussade que la veille, la Grande Casse est prise dans les nuages. L’avantage est que les nuages ont retenu la chaleur de la veille durant la nuit, aussi le matin n’est pas si froid – autour de -6°C. Nous sommes un groupe de 9 à partir ensemble (nos 4 amis de la veille, plus un autre de leur ami qui est monté samedi et un couple). Après une courte descente, nous entamons directement la montée par la face W. La première moitié est plutôt facile, mais la croute dure sous la neige fraiche de la veille n’accroche pas très bien aussi nous mettons rapidement les couteaux, qui rassure confortablement pendant les raidillons. Au-dessus de nous, les nuages se meuvent sans cesse et laisse par moment voire le sommet.


Nous arrivons devant le raidillon de la course, nous l’attaquons ski au pied car la neige porte bien. Au fur et à mesure de l’ascension, presque tout le monde troquera ses skis pour les crampons, à des niveaux différents. Quand la pente est raide, il est bien plus difficile de grimper avec les skis qu’a pied. Bravo à Pilou qui est le seul à avoir monté les 300m à 40° les skis aux pieds !

Cette pente nous mène directement au col des Grand Couloir, à 3685m, qui sépare la Pointe Mathews de la Grande Casse. Le soleil perce par moment la fine couche de nuage qui nous surplombe, c’est agréable ! Nous bifurquons vers la gauche en direction du sommet, la fin se fait sur une arête un poil exposée mais toujours les skis au pieds. Il est 10h30 et nous sommes finalement arrivé au sommet, après moins de 4h d’ascension, un très beau temps ! Du haut de ces 3855m, nous surplombant tous les massifs environnants. Enfin, nous le constatons uniquement vers le nord, le sud est totalement bouché par les nuages. Il se passe un phénomène étonnant que j’avais déjà rencontré quelques fois auparavant, au nord les nuages sont assez bas (vers 3000m), au sud les nuages sont plus haut (environ 4000m), mais le vent du nord repousse les nuages qui viennent du sud ainsi la face Nord est totalement ensoleillée alors que la face Sud est complètement prise dans les nuages. Il se forme un esthétique tourbillon de nuage sur toute l’arête ; une bataille entre le vent et les nuages en statu quo.


Le sommet est exigu et exposé, l’heure tourne, nous ne trainons pas. Je prends quelques photos, mange une collation puis prépare le matériel pour la descente. Nous sommes 3 à être prêt avant les autres, nous descendons repérer l’entrée de la face N. Elle s’atteint en longeant l’arête vers l’ouest, d’abord en ski, puis à travers un éboulis instable dont la neige a été chassée par le vent ; un passage assez scabreux qui nous demande de l’attention ! Ça y est, nous sommes devant l’entrée ! Les conditions ont l’air bonnes, nous ne voyons pas de glace apparente et il y a un passage permettant d’éviter la corniche. Le vent souffle, nous sommes tout juste à la frontière entre les nuages et le soleil, heureusement que ce dernier nous réchauffe parce que ça pèle en attendant les autres !


Le reste du groupe fini par nous rejoindre ; Pilou s’engage en premier, j’installe une corde que j’attache à mes skis, solidement ancrés dans la neige, afin qu’il test la stabilité de la neige. En cas d’avalanche ou de plaque de glace cachée, il sera retenu par la corde et évitera ainsi un saut de 50m par-dessus les séracs pour finir 700m plus bas. Il s’engage dans la face, je laisse du mou dans la corde pour lui permettre de faire ses virages. La neige accroche bien, il fait partir en bas les 20 à 30cm de neige fraiche posée sur une couche plus dure à chaque virage. Ça coule sévère en dessous ! 30m plus bas, il arrive en bout de corde et continue la descente sans entrave. Les suivants préfèrent aussi être assuré à la corde pour le début de la descente, impressionnante vue d’en haut ; je fais passer tout le monde un par un. Ne reste plus que moi et Lucas, qui à un très bon niveau de ski et n’a pas besoin de corde.

Je désinstalle l’équipement, serre les chaussures, enfile les skis, allume la Go Pro, je suis fin prêt. Une grande inspiration, et je me lance. L’entrée dans la face n’est pas extrême, la pente est d’environ 45° ; il faut faire attention aux quelques plaques de glace découvertes par les précédents. La neige est assez dure, toute la couche fraiche à finie en bas de la face durant les passages précédents. La pente se raidifie pour atteindre 50°, je trouve vers la gauche de la neige fraiche, qui dégringole au fur et à mesure que je la skie ; je ne laisse rien derrière moi, mais quel pied ! Les virages sont précis, c’est un moment unique ou toute son attention est concentrée sur la nécessité d’exécuter parfaitement ses mouvements, de ne pas faire d’erreur. On ne pense qu’a ça et tout le reste n’a plus d’importance. Je retrouve nos traces de la veille, qui s’arrête là où nous avons fait demi-tour. Plusieurs personnes nous suivaient hier, je constate que personne n’est allé plus haut, confronté au même problème.

Après quelques pauses, je rejoins les autres, qui se sont mis à l’abri sous des rochers. Nous avons descendu les 250m les plus raides, la suite ce n’est que du plaisir, au même endroit qu’hier. On est en terrain connu, aussi nous profitons à fond du reste de la descente, qu’est-ce que c’est bon ! Nous nous félicitons abondamment en bas de la face de cette descente d’exception ; c’est un beau projet qui se réalise aujourd’hui et la récompense est à la hauteur de l’effort. Nous sommes d’autant plus satisfaits du timing parfait dont nous avons profité ; alors que nous avons fait toute la descente sous le soleil, la face N se cache rapidement sous les nuages. Ensuite, c’est comme la veille, nous rejoignons le Col de la Grande Casse, puis le glacier du même nom, puis retour au refuge où nous mangeons un morceau avant de redescendre rejoindre la civilisation. Pendant ce temps, les flocons recommencent à tomber, l’hiver n’a décidément pas dit son dernier mot. De retour à la voiture, nos nouveaux amis, prévoyants, nous offrent la bière de la victoire et nous profitons quelque temps de cet apéro improvisé.


La route du retour se fera sans encombre. Pour la petite histoire, la dernière voiture à quitter le parking croisera une voiture de police qui elle arrivait sur le parking… Encore un timing parfait !

Un WE riche en émotion et en humilité. Et voici la vidéo de WE.

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