Après l’anniversaire du Perez jeudi soir, le départ d’Annecy ce vendredi n’a pas été très matinal. Le temps d’émerger, de prendre un copieux petit déjeuner, de rentrer à vélo à Annecy depuis Thônes et de trouver un magasin ouvert un 1er mai (qui a oublié d’acheter ses provisions de montagne la veille ?), je ne suis pas prêt avant 14h45.
Nous partons à 4, Geof passe me chercher puis nous récupérons Thomas et Laura. Manon de son côté rentre à Dôle voir ses parents. Après plus de 2h de voiture, nous empruntons la petite route de montagne qui dessert les quelques habitations de la Sassière, isolées du monde l’hiver. On savoure le fait que la route soit déneigée, l’approche est loooongue sinon. Au printemps il faut moins d’une heure pour rejoindre le refuge. A 1700m d’altitude, peu avant le dernier parking, la route d’accès est barrée par la neige, les restes d’avalanches monstrueuses qui ont eu lieu durant cet hiver particulièrement enneigé ; en témoigne les nombreux arbres arrachés autour de nous. Hormis cette coulée de neige, c’est bien vert devant nous, il va falloir marcher avant de chausser les skis. Il y a certes eu de fortes chutes de neige durant l’hiver, mais le mois d’Avril particulièrement sec et chaud a bien attaqué la neige, les conditions ressemblent plus à une fin mai qu’à un tout début mai On met donc les skis sur le sac et on part sous le soleil de fin d’après midi. La température est agréable, les conditions sont idéales ! On trouve la neige assez rapidement, derrière un ressaut à l’abri du soleil, puis on rejoint le refuge (2038m) skis aux pieds à 18h30, juste à l’heure pour ne pas rater le repas.
Le couple de gardien est très sympathique et nous avons le droit à un point météo et conditions en début de repas, pratique qui tend malheureusement à se perdre de nos jours. Il faut dire qu’il n’y a pas un iota de réseau à plusieurs kilomètres à la ronde, ça se justifie d’autant plus. Demain belle journée, dimanche on verra.
On parle de nos envies de demain, la majorité de la salle part au Ruitor, le point culminant du coin (3486m), mais on est plus dans l’optique d’aller chercher du terrain raide. Le Ruitor c’est beau, mais c’est long… Et plat ! On se met d’accord d’aller voir du côté du couloir W du Bec de l’Âne (3213m), un itinéraire esthétique et pas trop technique (40 – 45° sur 300m). On ne se met pas la pression. Le groupe n’est pas dans les meilleures conditions de forme et les conditions très sèches de cette année risquent de nous compliquer la tâche. Vu du refuge, ça a l’air de passer mais c’est étroit. Rien à voir avec les photos du topo !
Le regel nocturne est également un facteur important ; en fin de journée chaude et ensoleillée, la neige devient « pourri », c’est-à-dire lourde et inconsistante. C’est problématique sur plusieurs plans : le risque d’avalanche, l’enfoncement du skieur à la montée et la skiabilité à la descente. Proche des cailloux et d’autant plus en pentes raides exposées au soleil, on peut s’enfoncer plus profondément que la taille s’il nous vient l’idée de retirer les skis ! En effet, la neige chauffe plus proche des cailloux du fait de l’albedo plus important de ces derniers. Et c’est justement ce qui nous attend dans ce couloir, une langue de neige entourée de rochers que l’on devra remonter à pied. Sans parler des roches instables qui, libérées de leur entrave de glace, peuvent tomber sans prévenir. Bref, vous l’aurez compris, le regel nocturne est un véritable allié du skieur de printemps. Même si, comme dans toutes relations, il y a une contrepartie : en échange de conditions stables, le skieur devra être particulièrement vigilant à ne pas chuter, au risque d’y laisser des plumes… Il n’est pas nécessaire que la température descende en dessous de 0°C pour profiter du regel, le principal facteur sera la clarté du ciel durant la nuit, qui, grâce au rayonnement de la neige, permet l’évacuation de sa chaleur et donc son refroidissement. Le regel pourra être très bon (neige très dure) par une nuit à +10°C sans un nuage et sans vent, cependant il pourra être mauvais par un 0° nuageux.
C’est le sujet principal de chaque petit déjeuner au refuge : et le regel, il est comment ? Il y a souvent un membre du groupe qui met le nez dehors avant même d’avoir touché à ses tartines afin d’aller mettre le pied dans la neige aux abords du refuge. C’est mon cas en ce samedi matin, après une nuit convenable pour une nuit de refuge, on s’extirpe du lit à 6h. Le regel est excellent aujourd’hui, la journée commence bien ! Les ambitions de la journée le permettant, on prend notre temps et on part vers 7h15, après la première vague de départ.
Je suis en tee shirt pour éviter de trop transpirer, mais un petit vent frais me fait frissonner. Je suis bien content quand le soleil pointe finalement le bout de son nez. Il est trop tôt pour monter directement au Bec de l’Âne par son couloir W, qui ne prend pas le soleil avant l’après-midi. Si le skieur de printemps apprécie le bon regel, il préfère attendre que ça « décaille » au soleil pour profiter d’une belle « moquette » à la descente. On se dirige ainsi vers le Col de la Sassière (2841m) en contrebas du sommet. Arrivé au col, on à la vue sur la face NE du Bec de l’Âne, qui était une possibilité bis de montée, plus facile. Mais ce ne sera pas pour cette année, la neige a déjà laissé sa place aux rochers. Pour s’offrir du bon ski, on bascule de l’autre côté du col, en Italie, en direction du Lac de San Grato. Le lieu est magnifique avec une vue spectaculaire sur l’imposante face S du Ruitor. Le plan initial prévoyait de remonter au même endroit, mais en regardant à nouveau la carte on repère une boucle qui nous fait de l’œil. C’est bien plus motivant qu’un aller-retour.
Si nous étions plutôt silencieux lors de la première montée, le temps de se réveiller, l’ambiance est désormais à la plaisanterie. Le soleil nous illumine de ses rayons réconfortants, la neige est agréable, tout va pour le mieux. Nous passons le col du Mont (2626m) pour rebasculer plein W, c’est encore dur de ce côté, mais ça se descend sans trop de difficulté. On arrive au Refuge de l’Archeboc (2020m), fermé à cette période, auprès duquel nous nous offrons une bonne pause pic nic et une sieste. Il faut croire qu’à 33 ans je commence à apprendre à profiter. Le cadre est somptueux, mais nous avons encore du chemin, nous repartons peu avant 13h. Nous devons remonter une pente sud jusqu’au Col de Montséti (2500m). Le soleil a déjà bien fait son office, toute la première partie est totalement sèche, pour la suite on verra. On met donc les skis sur le dos et on emprunte le sentier d’été. Après 200m d’ascension, nous arrivons à suivre une langue de neige qui nous amène sous le Lac Noir, tout proche du col.
Nous avons déjà fait 1700m de dénivelé, Geof et Laura on en assez, mais avec Thomas on se dit que ça serait dommage de ne pas aller voir du côté du couloir W, maintenant qu’il est au soleil. Un peu trop au soleil d’ailleurs, je crains qu’on arrive trop tard. Mais on part voir ce que ça donne. On remonte au pied du couloir et effectivement, ça a déjà bien chauffé. On n’est pas là pour se mettre dans un bourbier, aussi on s’arrête rapidement, juste au-dessus du passage permettant d’accéder à un second couloir plus à l’abris du soleil. On s’offre ainsi quelques jolis virages dans du 45°, suivi de 300m d’une face moquette, le bonheur !
On rejoint nos amis au refuge après une journée à 2300m de dénivelé pour constater horrifié qu’il n’y a plus de bière. Le refuge ferme ce dimanche et ils ont été dévalisés. On se rabat sur un rosé piquant à 25€, l’effet n’est pas le même, mais la joie de cette journée passée en montagne n’en est pas atténuée pour autant. A 18h30, nous avons le droit à notre point météo. Demain les conditions se dégradent, il ne va pas falloir être trop gourmant sur l’objectif. On décide de se la jouer safe et de partir pour le Ruitor (3486m) que Laura et Thomas n’ont jamais fait. Et si c’est pourri et bien… On redescend à la voiture ! Un bon repas, quelques parties de Complots puis au lit.
Réveil 6h15, départ 7h30, on a encore pris notre temps ce matin. Le regel est médiocre mais suffisant pour porter les skis. On attaque la montée, sauvage, vers le Col du Grand (3057m). C’est long mais c’est beau. On ne parle pas beaucoup, je suis dans mes pensées. Le ciel est bien nuageux mais il ne fait pas froid, il n’y a presque pas de vent et le soleil perce parfois, c’est agréable. Le col s’atteint sans encombre et nous offre une vue splendide sur le massif du Mont Blanc, enchevêtré dans les nuages. Nous prenons pied sur le glacier du Ruitor. Le terrain s’aplatit. Nous rejoignons le col des Vedettes, on traverse un interminable faux plat (bon faut pas exagérer non plus, c’est pas pire que le fond de la Haute Maurienne) et on attaque les pentes sommitales pour rejoindre la Madone. Autant en France on voit souvent des croix au sommet, autant en Italie c’est plutôt des statues.
Avec le petit vent il ne fait pas chaud, on ne tarde pas. On descend dré dans la face avec quelques centimètres de neige fraiche, on traverse le glacier en sens inverse, puis on bascule sur le Glacier de l’Invernet, en direction du refuge. Enfin si glacier il reste… La neige est d’abord dure, puis décaillée, puis carrément trop molle. On passe du temps à repérer la face NW de la Becca du Lac avec Thomas, pour de prochains projets. De nombreux itinéraires de ski de pente raide parcours cette face. Mais encore une fois, ce ne sera pas cette année, avec le manque de neige des itinéraires pas trop difficile font assez peur vue d’en bas : glace vive, passages exposés, ressaut rocheux… ça doit passer mais l’engagement n’est pas le même.
On rejoint le refuge, on récupère nos affaires, il est l’heure du retour à la civilisation. Ça fait toujours bizarre de retourner en vallée, même après seulement 48h passé là-haut. Un autre groupe à du ressentir la même chose et a décidé de remonter au refuge… Pour récupérer les clés de voiture oubliées là-haut ! Est-ce que l’objectif était de s’offrir encore un peu de temps loin de l’agitation d’en bas ? Pas certain. Allez, il est temps de rentrer à la maison.























Laisser un commentaire