Afterwork Mont Blanc

Afterwork Mont Blanc

Top ! Je suis le plus haut sommet d’Europe occidentale, je culmine à 4808m d’altitude et j’ai été gravi pour la première fois en 1786 par Jacques Balmat et Michel Paccard, je suis source de fantasmes dans l’imaginaire collectif et chaque année des dizaines de millier de prétendants tentent mon ascension, je suis, je suis ?

Vous l’aurez deviné, il s’agit du Mont Blanc ! Pour le non initié ou l’alpiniste néophyte, il fait souvent figure d’objectif majeur et est d’ailleurs pour bon nombre la seule expérience en alpinisme de leur vie. Mais au fur et à mesure que l’on pratique l’alpinisme, que l’on gagne en expérience et que l’on gravi des sommets de plus en plus ambitieux, on délaisse petit à petit le Mont Blanc et son aura fond comme glacier sous réchauffement climatique. Si pour le commençant (celui qui découvre l’alpinisme) l’ascension du Mont Blanc est exceptionnelle peu importe les moyens, l’alpiniste plus aguerri qui voudra tout de même tenter l’ascension va plus se concentrer sur le moyen (l’itinéraire) que la finalité. Il en existe des dizaines, de toutes difficultés, plus ou moins parcourus. Pour ma part, j’ai déjà pensé à la voie Royale (Miage > Bionnassay > Mont Blanc > descente par les 3 Monts), un itinéraire de difficulté moyenne sur 3j et qui permet de belles traversées d’arête de neige ; également à l’Innominata et à l’ambitieuse Intégral de Peuterey, des courses de rochers difficiles qui demandent 2 à 3 jours d’ascension. En tout cas, je ne m’imagine pas faire la voie normale et ses embouteillages humains, son manque d’intérêt technique et son Couloir du Goûter alias le Couloir de la Mort, très exposé aux chutes de rochers et redouté par les guides.

Et pourtant… jeudi midi, le week end est annoncé mitigé : le temps est changeant samedi et franchement mauvais dimanche. Cédric est dispo et motivé pour une sortie, nous cherchons des idées. Je propose un peu par hasard :

  • « Mont Blanc à la journée ?
  • Chaud ! »

J’enchaine ensuite, plus pour provoquer qu’en le considérant vraiment :

  • « Départ en vélo d’Annecy 18h, ça te va ?
  • OK ! Journée de 10h au boulot demain plus une course de 30h en haute montagne, c’est ça qu’on aime 😊 »

Oh le con ! Il est motivé ! Il n’y a plus le choix, alors, il va vraiment falloir le faire. Vu la longueur de l’ascension qui nous attend, nous passerons par la voie normale afin de limiter les difficultés techniques. J’établis le programme le soir même :

  • Vendredi 17h, départ d’Annecy en vélo, je récupère Cédric à son travail à la Roche-sur-Foron (30km d’Annecy) et nous partons ensemble pour le village de Bionnassay (1400m d’altitude) | 89km, 1450m D+ (et 500 D- qu’il faudra remonter au retour), 5h
  • Puis direction le Refuge du Nid d’Aigle (2413m) à pied sur un chemin de rando | 6km, 1000m D+, 2h30
  • Du Nid d’Aigle, on rejoint le Refuge de Tête Rousse (3187m) par un chemin rocailleux, d’abord très bon, puis un peu plus technique | 3km, 800m D+, 3h
  • Ensuite ascension vers le Refuge du Goûter (3835m) par un itinéraire en grimpe facile (niveau II, quelques pas de III) | 1.7km, 650m D+, 3h + 30min de pause
  • Et finalement, montée au Mont Blanc (4808m) par un cheminement neigeux assez facile, d’abord une face puis une arête | 4km, 1000m D+, 5h en prenant en compte la fatigue et l’altitude
  • Arrivée au sommet à midi le samedi.

Au total près de 20h d’ascension et 13h pour le retour pour réaliser les 178km de vélo et 30km à pied pour 5500m D+/- cumulé, c’est ce qu’on appelle une bonne bambée. Le timing ne prend en compte que de courtes pauses, mais nous n’avons pas le choix, notre créneau météo est restreint, de la pluie est possible à partir de 17h samedi et nous voulons être sorti des zones dangereuses à ce moment. Les nombreux refuges le long de l’itinéraire nous permettrons de nous abriter en cas d’imprévus.

A titre de comparaison, l’ascension classique se fait en deux jours : montée en train au Nid d’Aigle la première journée, pour rejoindre le Refuge du Goûter 1450m plus haut. Le second jour, ascension du Mont Blanc (1000m de dénivelé) et descente. Certains prennent également une troisième journée pour la descente du Goûter.


Vendredi, 16h50, je suis équipé et prêt pour le départ. J’ai un fourmillement au niveau du ventre, je connais bien ce sentiment, mélange d’inquiétude, de fébrilité et d’excitation préalable à tous grands projets. J’ai empaqueté le matériel dans 2 sacoches de voyage et mon sac à dos. On a essayé de faire au plus léger, mais sans négliger la sécurité pour autant. Les crampons, le matériel de sécu glacier, la corde, le réchaud pour manger & le petit matelas pour se reposer au cas où, les vêtements d’alpinisme, ceux de vélo, la nourriture, l’eau etc… En tout, le vélo avec son chargement pèse 30kg, une difficulté supplémentaire que l’on a peut-être négligée lors de la préparation. Je pars peu avant 17h. Je prends la route la plus courte pour rejoindre Cédric, mais pas la plus sympathique : il s’agit d’une nationale où le concours des automobilistes semble être à celui qui passera au plus proche et au plus vite de moi. Dès la première montée, je sens mes jambes qui tirent ; la veille au soir j’encadrais une sortie trail pour le CAF, j’ai essayé d’y aller doucement mais cela n’a pas empêché l’acide lactique de s’accumuler. J’avais proposé cette sortie avant que l’on imagine cette bambée, je ne pouvais pas annuler au dernier moment.

Forcément, dans ma tête ça cogite. Mais dans quoi on s’est lancé ? Est-ce qu’on va y arriver ? Cela semble peu probable. Oh et puis peu importe finalement, l’important c’est d’essayer, de repousser ses limites et de partager du temps en montagne avec un ami… Je me fixe 5 checkpoints : Parking de Bionnassay, Refuge du Nid d’Aigle, Refuge de Tête Rousse, Refuge du Goûter et bien sûr, le Mont Blanc. Je me dis qu’atteindre ne serait-ce que le premier serait déjà une belle chose, et qu’on avisera de la suite à chacun d’entre eux.

J’arrive au cabinet de Cédric à 18h25, 5 minutes plus tard il termine avec sa dernière patiente et s’équipe en vitesse. Nous partons à 18h40. Devant nous, environ 50km de faux plat montant jusqu’au Fayet, qui est 125m plus haut que la Roche-sur-Foron. Puis la montée finale de 800m sur 11km. Même si je suis un peu inquiet de ma résistance musculaire, le trajet est plutôt agréable, pas un nuage dans le ciel, les montagnes qui nous entourent sont très belles, on discute… Le soleil se couche dans notre dos et la nuit tombe progressivement. Nous sommes sur une piste cyclable, nous attendons le dernier moment pour nous arrêter et sortir nos éclairages, lorsqu’on n’y voit vraiment plus rien. C’est agréable d’avancer dans l’obscurité. Un cycliste itinérant arrive en sens inverse et s’arrête pour discuter. C’est un Allemand qui ne parle pas un mot de français ni d’anglais. Même si je commence à apprendre l’allemand pour connaitre les bases quand j’irais en Suisse chez Manon, la conversation n’est pas facile. Il ne comprend visiblement pas ce qu’on part faire (en même temps…) et nous on pense qu’il veut rejoindre Nice en vélo. Bon courage à lui ! On repart après avoir avalé une barre énergétique. Peu après, on voit se dessiner dans la nuit face à nous notre objectif, le Mont Blanc, imposant. On devine une bonne partie de l’itinéraire, parsemé de points lumineux : les refuges de Tête Rousse et du Goûter pour les deux plus lumineux, des cordées encore à pied d’œuvre pour les autres. Le spectacle est saisissant. Nous sommes censés être là-haut dans quelques heures, cela semble fou.

Quelques kilomètres plus loin, on attaque la montée. Ça se fait plutôt bien jusqu’à Saint-Gervais ; nous traversons le centre-ville, je n’avais jamais remarqué à quel point il est charmant, on voit les choses différemment en vélo. On arrive au village de Bionnay ou l’on quitte la départementale pour une petite route de montagne. C’est à partir de là que les choses sérieuses commencent. J’avais vu sur la carte que la montée est raide, mais je n’avais pas remarqué à quel point. En vélo de route, une montée à 8% (80m de dénivelé sur 1km) est déjà costaud, une route départementale ne dépasse jamais 10%. Mais là… Ça commence directement par un mur à 18%, la pente est tellement forte et nos vélos tellement lourds que même debout sur la pédale notre poids ne suffit pas à l’actionner. Il faut pousser avec les bras pour y mettre plus de force. Pourtant, on n’est pas des petits gabarits ! Quand la route passe à 10% nous avons l’impression que c’est du faux plat montant. Nous arrivons au village de Bionnassay, nous voyons un panneau avec une flèche indiquant le parking. Ouf on y est presque… Mais non ! Encore une cote, à 20% cette fois, je n’avais jamais fait autant même avec un vélo non chargé. On est presque étonné d’avoir réussi à atteindre le parking. Après vérification, la route est longue de 3.5km pour gagner 420m de dénivelé soit une pente moyenne de… 12%. Autant dire qu’avant même de commencer la marche nous avions déjà bien attaqué notre capital forme. On avance un peu sur un chemin carrossable pour trouver un emplacement ou laisser nos vélos. Il est 22h, nous ne sommes pas en avance car nous devrions débuter la marche à cette heure. On s’accorde tout de même 30 minutes le temps de se remettre, de changer notre équipement et de manger. Le premier check point est validé, mais nous n’allons pas nous arrêter là !

Nous partons à 22h30, nous cherchons un emplacement où cacher nos sacoches sur le chemin. On repère une voiture abandonnée depuis longtemps, on hésite à les cacher dedans, mais finalement on décide que non ; grand bien nous en a pris ! Le lendemain, la voiture n’était plus là, c’est improbable. On trouve un peu plus loin un chalet inhabité avec un tas de planches à ses côtés, on cache les sacoches sous les planches. Le début de la marche est sur du plat, ou presque, je suis surpris de ne presque pas sentir mes jambes malgré notre bon rythme. Vient ensuite une petite montée, ouch… En fait je ne suis pas en si grande forme. Nous nous calons sur un rythme doux mais constant. Nous croisons un groupe de personnes qui nous demande ce qu’on fait là. Quand on leur dit qu’on va au Mont Blanc, ils nous demandent :

  • « Mais en fait, vous êtes qui ?
  • Ba… Cédric & Joris »

Non désolé, on n’est personne de connu ! On continu, on croise d’autres personnes ; décidément, cette route du Mont Blanc est peuplée à n’importe quelle heure. Si Cédric est plutôt en forme, la montée est difficile pour moi. J’ai les jambes très lourdes et je suis somnolent ; j’ai envie de dormir ! Cédric me parle de choses et d’autres, il ne peut pas me laisser tranquille ? Je lutte déjà pour avancer, je n’ai pas d’énergie à dépenser pour parler. Bon dans les faits je reste gentil et lui offre quelques grommellements en guise de réponse. Deux personnes nous rattrapent, on discute un peu avec eux, ils vont également tenter le Mont Blanc à la journée et viennent d’Annecy (on découvrira plus tard qu’on se connaissait déjà de loin). Bon, eux on prit la voiture parce que je cite « on finissait le travail trop tard ». Il a bon dos le travail. Parler avec eux me sort un peu de ma torpeur. Ils ont prévu d’arriver au sommet à 7h, contre 12h pour nous. Ça nous semble bien ambitieux, mais pourquoi pas. On les laisse partir devant d’un bon pas.

Afin de ne pas s’alourdir plus que nécessaire on est parti avec le minimum d’eau. On sait que le dernier endroit où on pourra en trouver est sous la montée finale du Nid d’Aigle. Le premier torrent est à sec, mais heureusement le suivant coule. On s’arrête pour prendre 3L d’eau chacun ; on le sent passer sur nos épaules. Le chemin monte ensuite à flanc de falaise jusqu’à la gare d’arrivée du train du Nid d’Aigle (2372m), que nous atteignons à 0h50. Deuxième check point atteint. Selon notre timing, nous devions repartir du Nid d’Aigle à 0h30, nous sommes donc en retard (et je rappel que nous ne pouvons pas atteindre le sommet avec du retard sans risquer de prendre le mauvais temps en haute montagne pendant la descente). Vu notre état, nous décidons tout de même de faire une sieste pour reprendre des forces. La gare d’arrivée est fermée, le refuge demande de faire un petit détour, nous nous allongeons donc par terre, une terrasse en bois en guise de matelas et notre sac comme oreiller. Je sombre immédiatement dans un semblant de sommeil agité, souvent perturbé par le vent qui s’est levé et nous refroidi. 20 minutes plus tard, le réveil sonne. Résultat ? Eh bien la « power nap » a étonnamment bien marché, j’ai toujours mal aux jambes mais je ne suis plus somnolent. C’était quitte ou double, on s’en sort bien.

On repart à 1h15, on quitte la verdure pour arriver dans un monde minéral. Le chemin est bien marqué et nous avançons d’un rythme volontairement lent par rapport à notre habitude, mais constant. Nous croisons encore quelques personnes qui descendent. J’entre alors dans un état second, mais sans perdre ma lucidité pour autant. Le corps est épuisé, mais il continue à donner ce qu’il faut pour avancer. Je ne ressens presque plus la douleur aux jambes. Tant que je reste concentré sur la tâche et l’objectif, ça va. La lune s’est levée et elle éclaire suffisamment la montagne pour que l’on puisse éteindre nos frontales. Quel plaisir de marcher dans cette pénombre au milieu des hauts sommets qui nous entourent. Nous rallumons les frontales quand le chemin devient moins visible. Nous arrivons sous l’arête menant au prochain refuge, que l’on remonte sur une bonne sente, parfois recouverte par les récentes chutes de neige. Les nombreux passages ont tassé la neige et l’on transformée en glace. Nous avons suffisamment le sens de l’équilibre pour continuer avec nos chaussures de trail, mais nous restons vigilants car la chute est à minima déconseillé, voir interdite. Après 250m de grimpouille, nous arrivons au niveau d’une petite cabane à côté du Refuge de Tête Rousse (3187m). Il est 3h, nous avons atteint le 3ème check en rattrapant notre retard et même mieux, nous avons 30 minutes avant de devoir repartir. C’est motivant !

Si Cédric a eu un petit coup de mou dans la montée, manger une barre lui a redonné de l’énergie et il va mieux. Nous décidons de ne pas faire de pause et d’éviter le détour jusqu’au refuge et de tracer tout droit vers la suite de l’itinéraire. Nous devons traverser un petit glacier, aussi nous troquons nos chaussures de trail, que nous cachons sous la cabane, pour nos chaussures d’alpinisme et nos crampons. Ça va alléger le sac, quel plaisir ! Nous avons préféré porter les grosses (grosses = chaussures d’alpi) sur le sac jusqu’à là pour éviter de trop souffrir des pieds. Nous sommes fouettés par un vent que la cabane peine à arrêter, on se refroidie. D’autant plus qu’avec la fatigue on est lent, on prend la demi-heure que l’on avait pour s’équiper. Pendant que Cédric se bat avec ses crampons mal réglés (note à lui-même, ne pas prêter ses crampons), je ferme les yeux quelques minutes.

Face à nous, une myriade de petits points lumineux se succèdent dans la montée du Goûter. Ils sont nombreux à tenter le Mont Blanc depuis le Refuge de Tête Rousse (quand le refuge du Goûter est plein, l’autre solution est de dormir à ce refuge, ce qui ajoute 650m d’ascension le jour J). La lune éclaire la face et on distingue bien le tristement célèbre couloir du Goûter, lieux de nombreux drames. Avec le réchauffement climatique et la fonte du permafrost, les chutes de pierres y sont très fréquentes et imprévisibles. Parfois, ce sont d’énormes blocs qui dégringolent. Chaque année, plusieurs accidents dont certains mortels se produisent ici, ce qui a valu au passage le nom de « Couloir de la Mort ». Pour se rendre compte de l’ambiance quand ça tombe, vous pouvez regarder cette vidéo amateur. En journée, quand il fait chaud, les chutes se produises plusieurs fois par heure, la nuit quand le regel est bon le risque est moindre. Point rassurant, nous passerons à l’aller au meilleur moment. Aucun itinéraire de difficulté similaire n’a pu être trouvé pour éviter ce couloir et c’est une des raisons qui poussent certains guides à ne plus faire le Mont Banc par la voie normale.

Nous repartons à 3h30, pile poile dans l’horaire. Nous traversons le glacier et rejoignons les rochers. Nous gardons les crampons sur les conseils du gardien de Tête Rousse que j’ai appelé la veille et qui nous a confirmé la présence de neige sur la montée. Ça n’arrange pas nos affaires, il est plus fatiguant de grimper en crampons que sans. Nous arrivons rapidement au niveau du Couloir de la Mort, mais ayant oublié de manger lors de notre dernière pause, je souffre d’une hypoglycémie. On trouve un endroit bien abrité sous un gros rocher et on s’arrête quelques minutes pour manger une grosse barre bien calorique. A ce moment, on entend un gros fracas juste à côté de nous. Purée, ça parpine sévère dans le couloir ! J’espère que personne n’y était au mauvais moment… On repart et on arrive au couloir. Malgré le fait que ce soit très facile techniquement (il y a un chemin marqué tout le long des 70m de traversée), on a une petite boule au ventre, on en a tellement entendu parler de ce couloir. Un câble permet de s’attacher, mais il est en hauteur et il faudrait sortir la corde pour cela, on ne va pas perdre de temps. J’ai en mémoire la vidéo d’un anglais, courant sur ce chemin pour passer le plus vite possible et trébuchant droit dans le vide, arrêté d’une chute mortelle par chance par des rochers. On ne va pas commettre la même erreur, on marche d’un bon rythme mais sans précipitation en gardant un œil sur ce qui arrive au-dessus de nous. Ouf, on est passé !

On rejoint alors d’autres cordées, qui se reposaient à l’abri du couloir, que l’on dépasse. On trouve peu après un groupe d’anglais, avec un mec déjà complètement épuisé (malgré le fait qu’il venait de partir de Tête Rousse) et qui prend une pause tout les 2 pas. Après avoir vérifié qu’ils n’avaient pas besoin d’aide, nous continuons l’ascension. Celle-ci est assez plaisante, il faut souvent mettre les mains mais ça reste toujours facile. Chaque passage scabreux est équipé d’un (voir deux !) bon câble et le rocher est plutôt sain, toutes les pierres instables ayant été purgées par les nombreux passages. Ça ressemble plus à une via ferrata qu’une course d’alpinisme, je n’avais jamais vu un tel équipement ailleurs, on comprend bien qu’on est sur une autoroute à « touriste ». On ne peut pas dire qu’on est étonné, mais je ne m’attendant tout de même pas à ça. Nous montons non encordés car nous n’en voyons pas la nécessité, nous avons suffisamment de marge technique. Nous restons donc bien concentrés car la chute est interdite. Cédric me fait une petite frayeur, un de ses crampons glisse juste au-dessus de moi et manque de m’arriver dans la tête. Tout doux l’ami ! Tout au long de l’ascension, nous voyons les frontales au-dessus de nous qui nous montre combien il nous reste avant d’arriver en haut. Ça semble loin ! Dans les derniers 200 mètres, ça se raidifie et la grimpe devient plus continue mais la difficulté reste la même. A notre gauche, le Couloir du Goûter qui est plutôt calme par rapport à sa réputation, ce qui me rassure pour la descente (enfin, nous y seront plus tard et il suffit d’une pierre…). Je comprends à ce moment que le grand fracas que l’on a entendu plus tôt était plus vraisemblablement dû à une chute de sérac un peu plus loin.

Je suis toujours dans le même état second, tant que je garde mon rythme j’arrive à continuer sans que ce soit un calvaire. L’altitude ne me donne pas de maux de tête ; alors qu’en début de sortie je n’y croyais pas, je commence à me dire que l’on peut atteindre le sommet. Cédric est un peu derrière, il fatigue mais il continu sans faire de pause. On arrive finalement à l’ancien refuge du Goûter (qui sert dorénavant de refuge d’hiver), une structure métallique éclairée par la lune, perché à 3817m au bord du vide ; c’est étonnant de voir un tel bâtiment en ce lieu. Et ce n’est rien par rapport au nouveau refuge, qui se dresse fièrement à une centaine de mètre de là. Sa forme est très caractéristique, je suis content d’enfin le voir en vrai. Pour le rejoindre, il faut suivre une croupe enneigée équipée d’une corde tout du long. On nous mâche vraiment le travail, c’est presque décevant ! Enfin, avec le fort vent qui souffle on en profite tout de même pour s’y attacher, on ne va pas cracher sur de la sécurité gratuite. Si on a du vent depuis un moment, celui-ci est devenu fort depuis que l’on est sorti de la face, au niveau de l’ancien refuge. Il est 5h30, il fait toujours nuit noire et nous nous engouffrons enfin dans l’entrée du refuge. Check point numéro 4 atteint avec 1h d’avance sur le timing. En incluant les 30 minutes de pause prévue nous avons 1h30 devant nous. Il y a du monde dans la salle d’équipement, plusieurs cordées font une pause et s’abritent du vent. Nous retrouvons notamment nos amis du début, qui n’irons pas plus haut, du fait du vent et de la fatigue. Nous mangeons un petit quelque chose et nous nous allongeons dans un recoin pour dormir 40 minutes. Si Cédric tombe directement, je prends le temps de gonfler mon matelas, je ne l’aurais pas monté pour rien ! Et je suis content de l’avoir, je profite à fond de ce sommeil agité, malgré le bruit environnant.

Le réveil sonne, la sieste nous a fait du bien même si nous sommes gelés, notre corps s’est refroidi pendant le sommeil. Nous nous couvrons et nous activons pour nous réchauffer. On fait le point ; si Cédric était plutôt parti pour arrêter avant la sieste (à la question « Tu penses pouvoir continuer », il m’avait répondu d’un « oui… » qui voulait clairement dire non) il se sent désormais mieux et nous sommes tous les deux motivés. On s’habille chaudement, on s’encorde et on sort. Il est 7h, ça y est, il fait enfin jour, on peut laisser la frontale au refuge. Le vent semble encore plus fort, ça va être folklore. Alors que nous montons en direction d’une petite arête neigeuse juste au-dessus du refuge, nous croisons deux cordées qui redescendent. La guide de la première cordée nous dit qu’elle a fait demi-tour car elle se faisait emportée par le vent ; l’autre cordée nous dit la même chose. Eh bien, ça ne s’annonce pas si facile. On monte tout de même pour constater par nous même. Sur l’arête, le vent est effectivement fort, je l’ai mesuré à 60km/h en moyenne avec mon anémomètre et il souffle de profil. L’arête est assez effilée et même si les pentes de neige qui en découlent ne sont pas très raides, il vaut mieux éviter de tomber ; d’un côté un toboggan de 100m débouche sur un glacier crevassé en contrebas, de l’autre on risque un saut de 700m dans des rochers. Le grand nombre de passage a créé un bon chemin sur le fil, aussi nous décidons de tout de même aller voir. Après 100 à 200m d’arête, on devrait rejoint une face sous le Dôme du Goûter bien moins exposée. J’ai à peine le temps de partir que je me prends une grosse rafale de vent. Je me cramponne, regarde mon anémomètre et lit plus de 100km/h. Dans ma tête le calcul est rapide, si le vent souffle à 100km/h à 3800m, qu’est ce que ça va être à 4800m ? Avec notre état de fatigue, j’estime qu’on a plus la marge nécessaire pour continuer l’ascension en sécurité. Je fais signe à Cédric que je n’irais pas plus loin, il acquiesce. On se regroupe et on discute. On est tous les deux d’accord sur le fait d’arrêter, d’autant plus qu’en face de nous, on voit quasiment toutes les cordées dans la montée du Dôme du Goûter presque à l’arrêt, redescendre en se battant contre le vent, certainement sans avoir fait le sommet vu l’heure. On reste tout de même quelques minutes sur l’arête pour profiter des couleurs du petit matin. La vue est magnifique sur la chaine du Mont Blanc à l’Est et sur l’Aiguille de Bionnassay à l’Ouest. On se fait fouetter par le vent, mais le refuge est juste sous nous, on ne risque rien. Étonnant sentiment que d’être dans un endroit si hostile et de savoir qu’a 1 minute on peut trouver la quiétude d’une salle chauffée.

On finit par rejoindre le refuge ou l’on se prépare une portion de pâtes lyophilisé accompagnée d’une bière. OK une bière à 7h30 du matin ça fait alcoolique, mais on avait plus le sentiment de fin de journée qu’autre chose. On est un peu déçu de ne pas pouvoir faire le sommet, surtout qu’on se sentait d’y aller. Mais la montagne à toujours le dernier mot. Physiquement, ça l’aurait surement fait, mais on n’est pas à l’abri d’un MAM (Mal Aigu des Montagnes) ou d’un autre imprévu. On ne saura pas si on aurait pu aller jusqu’au bout. On est déjà content d’être arrivé jusqu’à là, c’est déjà une belle performance. D’après ce qu’on a entendu, sur la centaine de prétendant au sommet, aucun ne l’a atteint ce jour, même pas ceux qui sont parti très tôt avant que le vent ne forcisse ; cela nous conforte dans notre décision.

On profite, on profite, mais il nous reste encore un long chemin pour rentrer à la maison. On repart à 8h30, on constate que le vent n’a pas faibli, au contraire. Dans la descente du Goûter nous sommes globalement à l’abri, on ne se prend que quelques rafales de temps en temps, ce qui n’est pas vraiment dérangeant. On descend d’un bon rythme, on rattrape vite une file indienne de cordées qui rappelle étrangement une célèbre photo de l’Everest. A chaque fois que l’on peut, on double les cordées ce qui nous permet de garder notre rythme. On arrive à la traversée du Couloir du Goûter que l’on passe sans encombre, on rejoint le glacier et on retrouve nos chaussures de trail. Nous avons mis 1h25 pour descendre. On laisse les crampons pour l’instant, pour plus de sérénité dans les passages gelés à venir. La suite se fait sans encombre, malgré la fatigue globale qui se fait bien sentir. Nous sommes contents de remettre nos chaussures de trail une fois les passages enneigés passés. Nous profitons sur le retour des paysages splendides, à l’aller c’était plus… noir. A 11h10 nous arrivons au Refuge du Nid d’Aigle ou nous nous posons en contrebas pour faire une pause accompagnée d’une petite sieste de 20 minutes. A 12h on reprend la descente, qui nous semble bien longue, pour arriver aux vélos 1h45 plus tard. Plus que 89km de vélo… Nos sacoches et nos vélos n’ont pas bougé, on s’équipe et on attaque la descente, à fond sur les freins.

A Saint-Gervais nous nous arrêtons au centre-ville pour prendre un gros burger – frite qui nous restera sur l’estomac pour une bonne partie du retour (burp !). A moins que ce soit la bière qui l’accompagne ? La fin de la descente se fait facilement, puis il faut pédaler sur les 50 kilomètres de faux plat, c’est long, c’est long ! D’autant plus qu’on sait qu’on a une montée de 400m qui nous attends ensuite. Il faut se concentrer pour continuer, mais pas le choix, il faut rentrer ! Et hors de question que l’on prenne le train, nous devons finir le défi. Nous donnons tout ce qui nous reste pour la montée, puis on avoine dans la descente jusqu’à Annecy (principe du « partir à fond puis accélérer ensuite »), que l’on atteint à 19h45, 27h après le départ. Comme les copains veulent qu’on leur raconte, on les rejoint directement au bar. On sait que si on passe à la maison, on ne repartira jamais. Si on a encore assez d’énergie pour raconter notre périple autour d’une bière, c’est qu’on aurait pu aller au sommet, non ? Pour en être sur il faudra retenter l’expérience… Mais pas avant l’année prochaine et cette fois ci, sans trail la veille et avec une météo qui n’indique pas « vent fort ».

Au total nous avons parcouru 178km de vélo pour 2000m D+/- et 22km à pied pour 2550m D+/-. Une belle expérience qui montre la résistance du corps humain face à de fortes sollicitations, cela donne des idées pour d’autres projets… Mais en attendant, je vais dormir, il parait que j’ai l’air fatigué.

1 commentaire

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