La Noire de Peuterey

La Noire de Peuterey

Comment résumer cette ascension ? Exceptionnelle ça c’est sûr, difficile aussi.

Nom légendaire, profil gravé dans le ciel, grande ambiance, escalade magnifique, tout concourt à faire de « la S de la Noire » la course de rêve.

C’est en ces mots que Gaston Rebuffat qualifiait l’Arête Sud de l’Aiguille Noir de Peuterey, sur le versant sud du Massif du Mont Blanc, dans son célèbre livre des « 100 plus belles ».

Avec nos agendas de ministre, on se demande si le plus difficile dans une sortie en montagne avec Pilou n’est pas de trouver une dispo commune. Toujours est il que ce WE était réservé depuis le début de l’été, avec comme objectif « une course majeure à déterminer, parce qu’on est pas là pour être ici ». Les conditions en haute montagne de cette fin d’été rendent le choix de l’itinéraire délicat : glaciers infranchissables, montagnes qui s’effondre, manque d’eau sur l’itinéraire… avec en prime une météo délicate.

Finalement, nous optons pour la célèbre Aiguille Noire de Peuterey (3773 m), un nom majeur de l’alpinisme, bien visible de Courmayeur (juste de l’autre côté du Tunnel du Mont-Blanc) qui se dresse haut et fièrement dans le ciel. L’arête Sud que nous empruntons est un itinéraire d’ampleur de 1200m de dénivelé développé, qui se réalise, selon les différents topos, entre 8 et 14h. A cela il faut ajouter la descente, donnée pour 4 à 5h. L’arête a été ouverte en 1930 en 2 jours par deux Munichois, Karl Brendel et Hermann Schaller, un véritable exploit pour l’époque, exploit qui se confirme tout au long de l’ascension : il fallait être sacrément courageux et hardi pour se lancer dans une telle aventure et se frayer un chemin au milieu des murs de granite, avec les moyens et connaissances de l’époque. Aujourd’hui, c’est devenu bien plus facile, avec un topo détaillé, du matériel performant et un équipement presque trop abondant : pitons dans les passage difficiles, relais dans la première dent… Cela étant dit, l’Arête Sud de la Noire reste tout de même une course d’envergure pour les alpinistes amateurs que nous sommes, avec une cotation TD (pour Très Difficile) bien mérité.

Des orages sont attendu samedi en fin de journée, aussi nous tenterons l’ascension le dimanche, la météo étant stable. Samedi matin, c’est repos (enfin plus exactement trail dans le Semnoz avec Manon, histoire de se mettre en jambe). Je retrouve Pilou vers 15h et nous prenons la route de Chamonix. Après le traditionnel bouchon précédent l’entrée du tunnel du Mont Blanc (on ne s’en est pas trop mal sorti, seulement ½ heure), ainsi qu’une erreur d’itinéraire nous ayant poussé à faire un petit contresens sur l’autoroute italienne afin d’éviter un détour de 40 minutes, nous arrivons finalement au bucolique hameau de Peuterey à 17h15. C’est un petit village de maisons en pierre typiques, bien entretenues et fleuries avec un camping juste à côté, à retenir pour une prochaine fois !

Le temps de s’équiper, nous nous mettons en chemin 15 minutes plus tard. Après 30 minutes de marche sur un bon sentier, nous arrivons au pied de la via ferrata, ou une chaine et quelques échelles nous permet de gravir le verrou rocheux de 200m qui barre l’accès au refuge. Rien de compliqué, mais il faut tout de même être attentif. Nous prenons finalement pied dans le cirque menant à la Noire, cette dernière bien visible plus de 1700m au-dessus de nous. Nous retrouvons un bon chemin ; au fur et à mesure de notre avancée nous découvrons l’itinéraire du lendemain : l’arête S et ses 6 dents se dessinent dans le ciel, surplombant une gigantesque falaise qui semble verticale ; au niveau du sommet c’est tout de même 1000m de dénivelé qui le sépare du plancher des vaches (ou plutôt des bouquetins vu le terrain). Après 1h40 d’ascension, nous avons la bonne surprise de constater que nous avons le refuge Borelli (non gardé) rien que pour nous ce soir. Il s’agit d’un abri confortable très atypique, encastré dans le rocher au pied d’une falaise, qui dispose tout de même de 25 couchages (même si a 25 on doit être sacrément serré), de deux tables, d’une bonne isolation, d’une petite kitchenette et surtout d’une terrasse avec vue imprenable sur la Noire de Peuterey, la vallée de Val Veni et les massifs montagneux qui l’entourent. Rien que pour l’expérience d’une nuit ici, la montée en vaut le coup.

Après un bon repas (saucisson et fromage à l’apéro, PPP en guise de plat principal et brownie pour le dessert, on sait se faire plaisir), on étudie le topo et on tâche de lire l’itinéraire directement sur l’arête – le topo est très bien décrit, l’itinéraire est plutôt facile à deviner, enfin au moins depuis le bas. PPP ? Pates – Pesto – Parmesan, le classique de nos aventures ! D’après les informations que nous avons, nous tablons sur 1h d’approche, 10h d’ascension, 5h de désescalade et 2h30 pour rejoindre le refuge puis la vallée. Le but étant de finir les difficultés avant la nuit, nous partirons à 4h45 pour démarrer l’escalade avec le levé du jour à 6h. Le crépuscule étant à 21h, nous avons tout juste 15h, c’est-à-dire aucune marge par rapport au timing estimé. C’est ambitieux, mais nous savons qu’en cas de retard qu’un gros travail de signalisation a été fait sur l’arête E de descente pour faciliter une fin de nuit ainsi qu’il existe plusieurs emplacements de bivouac tout au long de l’itinéraire ; nous prenons une grosse doudoune et un sac thermique de survie au cas où nous restons bloqués. Nous nous assurons également que la météo est bonne jusqu’à lundi soir. Une belle bambée en perspective donc !

La nuit tombe, nous allons nous coucher. Ne trouvant pas le sommeil immédiatement, je me relève pour aller faire un tour dehors ; quel spectacle ! Au-dessus de moi, le ciel étoilé et les branches de la Voie Lactée, au loin devant, d’énormes cumulonimbus striés d’éclairs déchainent leur colère sur Turin. Aucun bruit ne parvient jusqu’à moi, étrange contraste avec le calme du refuge. Finalement, le sommeil me rattrape et je passe une bonne mais courte nuit.

4h, le réveil sonne, nous nous levons rapidement, les yeux encore endormis. Dehors il fait beau, le calme est revenu au loin. Deux frontales percent la nuit en contrebas ; tient, nous ne seront finalement pas seuls aujourd’hui. Ce sont deux jeunes français qui partent pour la même course que nous. Ils ont des têtes d’aspirant guide et nous disent « oh vous allez surement nous rattraper, à tout à l’heure ! ». C’est ça oui, ils feront l’arête en bien moins de temps que nous et en prenant des variantes plus difficiles. Après avoir pris notre temps pour le petit déjeuner, nous nous mettons en route à 5h. Nous remarquons deux autres points lumineux qui se dirigent vers nous, décidément, nous ne serons pas seuls ! Quand on monte ici à cette heure, c’est généralement pour cette arête, il n’y a pas tellement d’autres itinéraires. Nous sommes efficaces pour l’approche et rattrapons nos 15 minutes de retard. A 5h59 précise, après avoir gagné au Pierre Feuille Ciseaux pour savoir qui commence, Pilou s’élance dans la voie ; c’est parti pour une grosse journée ! La cordée qui nous suit arrive à ce moment, ce sont deux espagnols qui ne se pensent pas assez rapide et ont prévu de bivouaquer au milieu de la voie. Effectivement, nous les verrons au loin s’arrêter bien en contrebas du sommet alors que nous attaquons la descente.

Nous sommes encordés à 30m, j’arrive en bout de corde, c’est à mon tour de m’élancer. Au revoir le sol bien confortable, à dans un paquet d’heures ! 6 dents nous séparent du sommet : la Pointe Gamba (3069 m), les deux Pointes Bifides (3215 m), la Pointe Welzenbach (3355 m), la Pointe Brendel (3497 m), la Pointe Ottoz (3586 m), la Pointe Bich (3753 m) et finalement la Noire de Peuterey (3773 m). Chacune de ces dents est un objectif à lui seul. Le départ est à 2675m, soit 1100m de grimpe jusqu’au sommet auquel s’ajoute environ 100m additionnels de rappels et désescalade dans la voie. La première partie est relativement facile, de l’escalade dans le 2 / 3 avec un passage en 4, dans du bon rocher herbeux. Nous avançons bon train en corde tendu, contournons la Pointe Gamba et arrivons au pied du ressaut raide sous la Pointe Bifide.

L’escalade se pratique généralement en s’assurant chacun son tour : le leader est assuré par le second, depuis le bas, puis le second est assuré par le leader depuis le haut. C’est la technique la plus sûr, mais pas la plus rapide. En procédant de la sorte, il faudrait bien 2 jours pour arriver au sommet ! C’est pourquoi nous utilisons la progression en corde tendu : le leader et le second avancent en même temps, la cordée étant sécurisée par les points d’assurage (coinceurs, pitons…) que place le leader au fur et à mesure et que le second récupère ensuite. Lorsque le leader n’a plus de matériel, il construit un relais et fait venir le second, qui peut alors passer leader et ainsi de suite. Cela permet d’avancer vite, mais la chute est alors vivement déconseillée pour le second. Si le leader tombe, il est retenu par son dernier point comme en assurage classique. Cependant, si le second tombe, il entraine le leader vers le bas, jusqu’au dernier point. La chute peut alors être très douloureuse, c’est pourquoi c’est une technique réservée pour les passages ou une chute est très peu probable. A noter qu’il existe des systèmes pour limiter le risque en cas de chute du second, qui bloque automatiquement la corde et évite que le leader ne soit attiré vers le bas, et que l’on a utilisé sur des portions plus difficiles. Nous avons également tiré quelques longueurs classiques quand cela était nécessaire.

Pilou gravi 3 longueurs en 4, puis force un ressaut bien physique en 5c avec un pas athlétique. Nous trichons sans scrupule en nous aidons d’une sangle, la journée est encore très longue ce n’est pas le moment de s’épuiser. Finalement nous arrivons au sommet de la Pointe Bifide, 3h25 après être parti. Nous avons déjà gravi 540m, soit pas loin de la moitié, mais nous ne sommes pas spécialement en avance pour autant, car c’était la partie la plus facile.

Nous continuons directement à l’assaut de la Pointe Welzenbach par le fil de l’arête, que nous devons quitter pour le flanc E afin d’éviter un toit. Toit qu’on réussit à gravir nos amis du matin (nous les avons vu depuis plus bas), chapeau les gars, ça n’avait pas l’air facile. Après quelques errances, nous finissons par retrouver la terrasse décrite par le topo et menant à un court mur fissuré, puis une dalle que l’on remonte en ascendance à gauche et enfin un dièdre évasé, le tout dans des difficultés de 3 à 4c. Des nuages de chaleur se forment en vallée et remontent le long des pentes, nous plongeant dans la brume par alternance. 2h15 après avoir quitter la Pointe Bifide, nous sommes au sommet de la pointe Welzenbach, à 3355m, 700m au-dessus du sol côté Est, de là où on vient, 550m au-dessus du glacier du Freney côté Ouest. Les pentes sont raides à souhait, l’ambiance est vertigineuse. Déjà 5h40 que nous sommes partis et il reste encore 3 dents, les plus difficiles. On commence à se dire que nous avons été ambitieux sur l’horaire.

Sans trainer, on enchaine avec un rappel de 30m qui nous mène à une brèche. J’attaque la suite, un ensemble de 3c, qui mène au pied d’un « ressaut en demi-lune ». Je ne suis pas bien sûr d’avoir compris ce que cela désignait, mais la cotation 4c annoncée m’a semblée bien tassée et j’ai laissé un peu trop d’énergie dans ce mur de 40m. Je fais un relais au-dessus et fait venir Pilou qui enfile ses chaussons d’escalade pour la suite : un dièdre en 4c, mais surtout une dalle en 5b. Jusqu’alors, nous grimpions en grosses chaussures d’alpinisme, plus confort mais moins précises. Pour ma part, étant en second je conserve les grosses. Pilou franchi le passage dur et me fait venir ; effectivement la dalle en 5b est coriace par rapport à mon niveau et je « tire au clou » (c’est-à-dire que je me sers de l’équipement en place pour aider ma progression et pas seulement pour m’assurer) afin de gagner du temps et de l’énergie. Nous rejoignons ensuite facilement le sommet de la Pointe Brendel (3497 m), que nous atteignons à 13h40, après déjà 7h40 d’effort. Cette pointe est plus large que les autres et offre plusieurs bons emplacements de bivouac. C’est là que dormirons nos compatriotes espagnols. Pour notre part, nous nous octroyons notre première pause de la journée et avalons quelques barres pour reprendre de l’énergie. Devant nous, une barre se sérac surplombant le tourmenté glacier du Freney s’effondre régulièrement dans un énorme fracas. Aucun risque pour nous, mais cela rajoute une touche inhospitalière au cadre.

Le temps passe, nous ne trainons pas. Par un rappel de 25m, nous rejoignons la prochaine brèche. La suite est un ensemble de 5, j’ai beau enfiler les chaussons, je laisse tout de même Pilou repartir en tête. Il faut dire qu’il prépare le brevet de moniteur d’escalade, alors que je peine à trouver un créneau par semaine pour aller grimper, il a un bien meilleur niveau technique que moi ! Si je suis plutôt à l’aise dans le 5 en falaise équipée et « aseptisée », c’est une autre paire de manche en haute montagne, où l’on doit chercher son chemin et placer ses propres protections. Alors que je l’assure, je regarde avec humilité le décor qui m’entoure. Devant moi, l’impressionnante tour de la Pointe Ottoz, que l’on doit gravir ; à l’Est au loin, le refuge, que l’on devine à peine, si bas ; à l’ouest, un raide couloir hostile mène directement sur un champ de crevasses, plusieurs centaines de mètres sous mes pieds. On est si petit par rapport au gigantisme de la montagne. Pilou contourne un gendarme, remonte une cheminée « a l’ancienne » et me fait venir à lui car il a trop de tirage pour continuer. Le tirage c’est la corde qui a force de frottements contre le rocher quand elle serpente trop, devient difficile à tirer vers soit et donc à progresser. Me voila donc en équilibre sur des rochers coincés entre le gendarme et le mur à gravir, niché au-dessus du vide. Pilou part à l’attaque d’un raide mur en 5a, puis remonte un dièdre en 5b et en sort par une traversée en 5c sous un surplomb. Il me fait venir en corde tendu, il a confiance en moi le gaillard ! Ça grimpe quand même, je m’applique et passe avec succès les difficultés. Nous atteignons ensuite le sommet de la Pointe Ottoz (3586 m) par une arête en 3, à 16h, soit l’heure à laquelle nous avions prévu d’être arrivé au sommet. On commence à se dire qu’on va finir la descente de nuit…

Cela fait 10h que l’on est parti, 10h de grimpe continue, 10h de concentration, presque sans aucune pause, nous commençons à fatiguer. Braaaaaouum, encore quelques mètres cubes de glace qui s’effondrent à notre gauche, histoire de nous rappeler notre fragilité dans ce milieu. Mais ce n’est pas le moment de flancher, on approche du but. On poursuit l’arête en passant quelques petites dents, puis butons contre un raide ressaut. Pilou repart en tête dans un système de dalles fissurées en 5c – plutôt facile pour la cotation – puis un dièdre, une dalle inclinée, une dalle fissurée, un couloir délabré, une courte cheminée avec un pas à l’ancienne en 3c, et finalement une courte fissure en 4c pas évidente. Nous avons l’impression d’être efficace, mais nous sortons tout de même au sommet de la Pointe Bich (3753 m) à 17h40. La fatigue et les effets de l’altitude (nous n’avons aucune acclimatation avec Pilou) se font sentir. Quel soulagement d’arriver à cette dernière pointe, qui signe normalement la fin des grosses difficultés !

Nous prenons le temps de relire le topo pour bien comprendre la suite. Il est indiqué qu’après deux rappels de 30m et 20m le sommet se rejoint facilement en marchant, mais cela ne semble pas si évident. Allons voir ; finalement la marche annoncée était plutôt de la grimpouille facile, mais ça se fait sans difficulté technique si ce n’est une attention toute particulière au terrain, dont le rocher, s’il a été excellent tout du long jusqu’à présent, devient bien pourri et branlant. Nous voyons la vierge juste au-dessus de nous. Non, nous ne délirons pas encore, si en France on trouve des croix au sommet de nombreuses montagnes, en Italie ce sont des Madonna qui y trône. 18h30, après 12h30 d’effort, nous y voilà ! Si le sommet a été pris une partie de la journée dans les nuages, il est dégagé quand nous arrivons. La vue est splendide ; devant nous déroule la suite de la célèbre « intégrale de Peuterey », qui consiste à rejoindre le Mont Blanc par Les Dames Anglaises, la Gugliermina, la Blanche de Peuterey, le Grand Pilier d’Angle et le Mont Blanc de Courmayeur, cela après avoir gravi l’arête S de la Noire de Peuterey d’où nous venons. Une course qui se réalise ordinairement en 3j, avec 2 bivouacs en haute montagne, un sacré morceau. Nous admirons également toute la chaine du Mont Blanc versant Italien, que je connais finalement assez peu, même si les hauts sommets sont pris dans les nuages. On se prend 15 minutes pour manger, prendre quelques photos et laisser une trace de notre passage (un petit autocollant de notre groupe qu’on laisse au pied de la Madonna). On ne sera pas monté pour rien.

18h45, la nuit tombe dans a peine plus de 2h, allons-y ! La descente se fait par l’arête E, qui est la voie normale pour accéder au sommet, jamais dure techniquement mais qui est tout de même un sacré morceau, avec ses 1100m de dénivelé. Le cheminement y est très complexe déjà de jour, alors n’en parlons pas de nuit. On passe parfois sur le fil de l’arête, souvent versant sud et un peu versant nord. S’égarer, c’est prendre le risque de se retrouver bloqué par un ressaut infranchissable et de devoir remonter en espérant retrouver l’itinéraire. Heureusement pour nous, la compagnie des guides Italienne à récemment fait un énorme travail de balisage de la descente : de gros points jaunes ainsi que des cairns indique le passage tout du long de la descente. Il y a même des catadioptre (dispositif réfléchissant la lumière des frontales) lors des gros changements de direction pour les retardataires comme nous ; preuve en est qu’on n’est pas les seuls à prendre autant de temps. Sans cela, nous aurions dû passer la nuit sur une vire et attendre la lumière du petit matin pour continuer. Ça n’aurait pas été la meilleure nuit de notre vie sans matelas ni duvet, mais on avait de quoi faire.

Pilou a bien travaillé à la montée, je prends le lead de la descente. On commence tranquillement, puis on choppe le rythme. C’est assez répétitif, jamais roulant mais jamais dur. On est encordé à 15 – 20m, on essaie de toujours conserver un point d’assurance ou un becquet entre nous. C’est peut-être techniquement facile, mais c’est plutôt exposé, en dessous de nous, 1000m de vide. On trouve de temps à autre quelques spits dans les passages difficiles à protéger, ainsi que plusieurs relais de rappel au-dessus de passages plus raides. Nous les prenons pour la plupart ; même s’il est souvent aussi possible de désescalader, nous préférons jouer la carte de la sécurité, bien que cela prenne du temps de nous désencorder / faire le rappel / nous réencorder, étant donné notre état de fatigue. En face nous, le ciel est magnifique, les nuages sont en feu avec le soleil du soir. Nous perdons la notion du temps, 1h s’est déjà écoulée alors que nous avions l’impression que c’était moins d’1/2h. Nous sommes très concentrés et appliqués, nous pensons avancer assez vite, pourtant en regardant la montre… Nous n’avons même pas encore descendu 200m ! Le soleil se couche, puis la nuit tombe, inexorablement. 21h, 400m plus bas que le sommet, nous devons sortir les frontales. Alors que nous étions face Sud, très exposé, jusqu’alors, nous rejoignons l’arête. Nous louvoyons entre l’arête et les faces Sud et Nord, avec très souvent la possibilité de s’assurer via le relief, se qui nous fait gagner du temps.

Finalement, juste avant un énorme gendarme carré caractéristique que l’on devine à peine dans la nuit sombre, sans lune, on quitte l’arête pour de bon et on bascule plein sud, en direction du refuge. Encore 350m avant de rejoindre le fond du cirque. On se pose 15 minutes, afin de récupérer quelques forces et de se reconcentrer. Encore de la descente en terrain pourri, puis 4 rappels de 25m nous permettent de passer un ressaut rocheux, puis, alors que nous pensions être presque au but, nous voyons au loin un catadioptre à notre droite, en direction d’une sente qui remonte. Ce n’est pas possible, quand est-ce que ça va se terminer ! On dirait que ça passe directement sous nous ; on essaie de vérifier où on est sur la carte, de lire le topo, mais cela ne nous aide pas. Bon, les points jaunes nous ont bien aidé jusqu’à présent, continuons de les suivre. On remonte un peu en suivant la trace, on fait une longue traversée vers la droite et finalement… On distingue en contrebas, a la lueur des frontales le névé du Combalet, point final des difficultés. Un dernier rappel nous mène 30m plus bas, sur du terrain enfin – relativement – plat, sans risque de chute, en sécurité. C’est un soulagement, il ne faut pas le cacher. D’autant plus que j’avais des doutes sur l’état de batterie de ma frontale ; doute qui était fondé car cette dernière m’a lâché juste après l’arrivée au refuge. Il est 0h50, nous avons bouclé la descente en 6h. Un peu plus que prévu, mais la fatigue et la nuit n’aident pas. 40 minutes plus tard, en prenant le temps de se débarbouiller et remplir les gourdes dans un torrent issus du névé, nous arrivons au refuge. Quel bonheur de boire de l’eau sans restriction, n’ayant emporté que 2.75L avec moi pour la journée, j’ai dû économiser et j’ai fini dessécher. Nous ne sommes pas seul ce soir au refuge, une bonne dizaine de personne dorment déjà. Il est trop tard pour que nous rejoignons la vallée ce soir, nous ne sommes plus en état physique et mentale de descendre la via ferrata en condition de sécurité suffisante, et de toutes façons je n’ai plus de frontale. Je suis censé être au travail lundi à 9h, mais il faut se rendre à l’évidence, je n’y serais pas. J’informe Manon, qui a gentiment attendu qu’on soit bien arrivé au refuge avant de dormir, afin qu’elle prévienne mon chef de la situation (merci Patrick pour ta compréhension !).

On prend le temps de manger (dehors pour ne pas gêner les gens qui se lèvent dans 2h) de se ressasser quelques moments particulièrement marquant de la journée, puis on s’écroule dans les lits, d’un sommeil de plomb. Pilou n’entendra même pas les gens se lever et déjeuner à côté de nous à 4h du matin.

Le réveil sonne à 8h du matin ; quitte à être en retard, autant prendre le temps de se reposer un minimum pour aborder sereinement la via ferrata. Nous sommes bien hagards, les jambes sont lourdes et les mains douloureuses après avoir été usées toutes une journée contre le granite. Sans étonnement, tout le monde est déjà parti. Nous profitons de ce lieux magique une dernière fois, au-dessus de nous se dressant toujours cette fameuse arête S, ainsi que l’interminable arête E. On repense à tout ce qu’on a vécu, on identifie les différents passages clefs depuis le bas, c’est vrai que c’est sacrément raide quand même… C’est rare de grimper de façon aussi continue sur une course d’alpi, sans repos, d’autant plus sur un développé aussi important. On est fiers aussi, certes on y a passé pas mal de temps, mais on a pu réaliser cette course sans jamais se mettre dans le rouge ou en dépassant nos limites d’acceptation du risque. Matinée très peu efficace, on part vers 10h30, il nous faudra 1h15 pour rejoindre la voiture. Quelques passages de la descente sont peu aisés, avec nos muscles fatigués et nos mains endolories ; ce n’est pas très agréable de se pendre à une chaine. On prend 15 minutes pour la traditionnelle bière de fin de course, mais le travail m’attend, on prend rapidement la route. Avec 1h de bouchon au niveau du tunnel du Mont Blanc je n’arriverais pas bien tôt au travail, mais tout de même a l’heure pour la réunion que j’anime ; juste le temps de prendre une douche et c’est parti ! Changement d’ambiance radicale.

Petit point de satisfaction personnel, le soir, en lisant d’autres comptes rendus de sorties, on se rend compte qu’on est loin d’être ridicule côté timing, et que bon nombre passent deux jours dans cette entreprise. Si un jour on se risque dans l’intégrale de Peuterey jusqu’au Mont Blanc, on tachera tout de même d’être un peu plus efficace. Même si on n’arrivera jamais au niveau du record de vitesse d’ascension de l’arête S… Qui est établi en 1h30 par un « speed climber », un temps qui semble juste inimaginable au vu de l’ampleur de l’ascension ; c’est presque une allure de trail en escalade. Petite piqure d’humilité : quand je réalise un projet majeur, d’autres font la même chose au petit déjeuner avant de commencer leur journée.

Toujours est-il qu’à notre niveau, c’est un sacré projet réalisé et une belle (looongue) journée en montagne avec l’ami Pilou. Même si on ne fera pas ça tous les WE…

1 commentaire

Tellement loin de ce que je pouvais imaginer… C’est pas l’homme qui prend la montagne, c’est la montagne qui prend l’homme!!! Avec ton ami Pilou, vous concentrez un vécu qui ne s’effacera jamais! Bravo, cent fois bravo à vous. Mamie

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